03 mars 2010

Interview Express

Merci à Mr Esteve Freixa i Baqué pour ce lien.
Source : http://www.lexpress.fr/culture/livre/freud-la-fin-du-reve_844747.html

Freud: la fin du rêve ?

Par Philippe Chevallier, publié le 27/01/2010 à 12:57 - mis à jour le 27/01/2010 à 15:14

Alors que l'on célèbre le 70e anniversaire de la mort du fondateur de la psychanalyse, plusieurs études éclairent une personnalité souvent envahissante et un héritage aussi complexe qu'embarrassant.

      

Quand elle franchit la porte de son cabinet, au printemps 1889, Emmy von N. n'a en apparence rien d'un cadeau pour Freud, alors jeune neurologue inconnu du grand public. Cette châtelaine hystérique qui a la phobie des crapauds ne supporte pas d'être interrompue par le praticien. "Mais taisez-vous donc !" s'écrie-t-elle. Obtempérant, Freud découvre le parti qu'il peut tirer des éructations de la baronne : c'est en laissant le patient dire tout ce qui lui passe par la tête que l'on apprend des choses intéressantes. Par cette méthode de libre association, le médecin autrichien découvre que ce n'est pas un problème d'anatomie du système nerveux qui se cache derrière les névroses, mais le souvenir d'un traumatisme ancien. Quelques années plus tard, il lie ce traumatisme à la sexualité infantile, affirmant ainsi tenir la cause non seulement de l'hystérie, mais de toutes les pathologies mentales.

L'accueil de ses premiers articles, tous publiés en France, où il se forma à la neurologie, est pourtant mitigé, voire méprisant, comme le raconte Alain de Mijolla dans un récit fourmillant d'informations méconnues. Il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que la théorie de l'inconscient reçoive un écho international. Ce dédain initial est souvent interprété comme la réaction d'un ordre moral bourgeois, scandalisé que l'on dise tout haut ce que le petit d'homme fait tout bas. Il n'en est rien : cela faisait des années que les psychiatres s'intéressaient de près à la sexualité infantile. Les questions qui jaillissent très tôt autour de Freud ne sont pas d'ordre moral, mais scientifique : l'affirmation que tout est sexuel est-elle vérifiable ? La méthode proposée est-elle une technique susceptible d'être enseignée ? Ces questions poursuivront Freud toute sa vie, faisant osciller la psychanalyse entre science rigoureuse et art inné. Mais sa théorie a un soutien de poids pour s'imposer : le public cultivé, d'abord viennois, qui réserve un excellent accueil à L'Interprétation des rêves (1899), livre fondateur dont le rayonnement s'étend bien au-delà des cercles médicaux. Interpréter ses rêves devient la dernière activité à la mode, parfaite pour égayer ses soirées entre amis.

Il faut relire aujourd'hui ce livre fascinant, où se trouve sans doute le meilleur de Freud, bien avant qu'il ne systématise ses intuitions et ne mette de force un héros grec dans le lit de ses contemporains. Si oedipe est cité, il n'est pas encore la clé qui ouvre toutes les portes. C'est après que les choses vont se gâter, comme en témoigne l'intrigant journal d'une patiente de Freud, Anna G., datant de 1921. Dans ce texte inédit, qui sort en France le mois prochain, on découvre un Freud incroyablement bavard durant ses cures, capable d'expliquer à la patiente sa situation oedipienne dès la première séance. Pour le moment, en 1899, on a encore le droit de rêver sans complexes.

Dans une remarquable étude sur l'histoire de ce maître livre sur les rêves, Lydia Marinelli et Andreas Mayer révèlent le casse-tête que l'ouvrage devint cependant très vite pour Freud et ses collaborateurs, sans que les multiples réécritures et rééditions n'arrangent les choses. Premier problème : l'auteur y tient tous les rôles, à la fois médecin et patient, celui qui prouve et la preuve elle-même. Car ce livre prend sa source dans une bien curieuse expérience, forcément inachevée et en partie tronquée : l'autoanalyse de Freud, qu'il entama en 1897 à la suite du décès de son père. Cette affirmation de soi comme cas premier et exemplaire de toute psychanalyse, l'intéressé va tenter par la suite, sinon de la corriger, au moins de l'étayer, en partant à la chasse aux rêves d'autrui. S'ouvre ainsi à Vienne un surréaliste "bureau des rêves", dont le but est de collecter un maximum d'exemples à même de vérifier la théorie nouvelle. Mais que faire des rêves qui la contrediraient ? Si Freud conseille à ses patients de dire tout ce qui leur passe par la tête, il demande à ses confrères de tenir leur langue et de ne dévier à aucun prix de la voie qu'il a tracée. Ce qui ne fait qu'accentuer les dissensions au sein de la jeune Société psychanalytique. Dans une lettre inédite de 1912, publiée par Marinelli et Mayer, le psychiatre suisse Alphonse Maeder écrit à Freud : "Je remarque depuis quelque temps que nous en venons progressivement à nous constituer en véritable secte."

L'obsession pour la figure du Père

Un siècle plus tard, François Roustang, ancien élève de l'Ecole freudienne de Paris, fait le même constat. Selon lui, la déconfiture actuelle de la psychanalyse vient de cette obsession pour la figure du Père, supposée être le fondement de tout ordre social en général, et des sociétés psychanalytiques en particulier. Pas de créativité ni de critique possibles - c'est-à-dire pas de communauté scientifique digne de ce nom. Ne demeure que le strict respect d'une orthodoxie, imposée par des papes locaux au verbe hermétique et aux pratiques claniques. Dans Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, recueil d'articles et de conférences, ce brillant théoricien et franc-tireur de la psychanalyse passe en revue les problèmes que pose aujourd'hui la thérapie freudienne. Mettant au coeur du processus la circulation des affects entre le patient et son analyste, la cure, souvent interminable, crée une situation d'aliénation, où toute critique est interprétée comme une résistance.

Cette étrangeté de la psychanalyse au regard de toute autre relation thérapeutique, Freud la défendit sa vie durant, se refusant à la voir réduite à une simple branche de la médecine, mais sans jamais lui assigner un lieu précis. En témoignent ses incursions risquées dans l'ethnologie (Totem et Tabou) ou les grandes généralités philosophiques (Malaise dans la civilisation). La psychanalyse est ainsi devenue le tiers état de la science moderne.

Posté par infopsy à 08:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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