12 mai 2011

Histoire de la psychanalyse en Argentine

 

Science et pseudo-sciences, 2010, n° 293, p. 141-143

 

 

Histoire de la psychanalyse en Argentine.

Une réussite singulière.

Mariano Ben Plotkin

Paris, éd. CampagnePremière, 2010, 370 p., 24 €

 

 

Aujourd’hui, la capitale mondiale de la psychanalyse n’est ni Paris, ni New York : c’est Buenos Aires. Depuis la fin des années 50, l’ensemble de la vie quotidienne des Argentins s’est imprégnée d’idées freudiennes. Mario Plotkin, docteur en histoire de Berkeley, retrace l’histoire du Mouvement et de la culture psychanalytiques de son pays, de façon à comprendre pourquoi « quiconque, en société, dans une grande ville d'Argentine, oserait mettre en doute l'existence de l'inconscient ou du complexe d'Œdipe se trouverait dans la même position que s'il niait la virginité de la Vierge Marie face à un synode d'évêques catholiques » (p. 13).

Les Argentins ont une longue tradition d’admiration pour tout ce qui vient d’Europe, en particulier d’Angleterre et de France. N’ayant pas de tradition psychiatrique ni psychologique propre, ils ont adopté le freudisme sans réticence. Avant son introduction, ils se passionnaient déjà pour les rêves, l’hypnose, les questions sexuelles et la psychothérapie. Le freudisme est apparu comme la réponse « scientifique » et moderne à ces intérêts.

L’Association psychanalytique argentine (APA) a été fondée en 1942 par des immigrés et des Argentins descendants d’Européens. La carrière de Maria Langer, la seule femme du groupe des fondateurs, mérite d’être mise en avant. Née à Vienne dans une famille bourgeoise, Langer est devenue médecin et psychanalyste freudienne. En 1934, Freud a interdit aux membres de l’Association viennoise de psychanalyse (AVP) de faire partie d’une organisation illégale, en particulier le parti communiste. Il a même interdit d’analyser les membres de ces organisations. Or Langer était inscrite au parti communiste. Face à la menace de l’AVP de rendre publique son affiliation politique, elle est partie en Espagne, où elle a exercé la médecine dans l’armée républicaine1. Elle est allée ensuite en Argentine, où elle a troqué le militantisme politique pour le militantisme psychanalytique, et est revenue à l’engagement politique à la fin des années 60. En 1971, elle s’est trouvée à l’origine de la scission de l’APA : les dirigeants de l’Association refusant de publier dans leur revue un de ses articles sur l’articulation de la psychanalyse et de la révolution sociale, des membres ont fondé un groupe dissident, non reconnu par l’International Psychoanalytical Association (IPA). L’esprit de mai 1968 avait soufflé sur l’APA.

Plotkin analyse très en détail deux questions relatives au pouvoir : d’une part, les relations entre les psychiatres et les psychologues et, d’autre part, les rapports des psychanalystes avec le pouvoir politique.

L’APA a été fondée par des médecins, dont quelques-uns étaient psychiatres. Pendant 40 ans, les membres ont tout fait pour que la psychanalyse ne puisse être pratiquée que par des médecins, à quelques exceptions près, en particulier leurs épouses. (La femme d’un des fondateurs a introduit à l’APA la psychanalyse kleinienne, qui deviendra le courant dominant jusqu’à ce que le lacanisme le détrône dans les années 70). Pendant des décennies, l’enseignement universitaire de la psychologie a été assuré essentiellement par des membres de l’APA, qui s’opposaient à la pratique des cures par des non-médecins, mais faisaient tout pour inciter les futurs psychologues à adopter la théorie psychanalytique et à effectuer une analyse didactique chez des membres de l’APA (leurs honoraires étant « astronomiques », précise Plotkin p. 252).

La fondation par Lacan en 1964 de sa propre Ecole, dégagée de l’autorité de l’IPA, a servi de modèle aux psychologues argentins pour « s’autoriser psychanalystes » en dehors de l’IPA et de l’APA. Le freudisme et le lacanisme ont alors donné lieu à quantité d’associations, de sorte que Plotkin constate qu’« il n’y a pas de “vraie psychanalyse” à l’aune de laquelle on puisse mesurer les autres » (p. 22).

Jusqu’à nos jours, la psychologie scientifique a été largement ignorée ou décriée en Argentine. Plotkin n’évoque pas des critiques de philosophes ou de psychologues scientifiques à l’endroit de la psychanalyse. Seul le nom de Grünbaum apparaît dans une note infrapaginale, lorsqu’il écrit que « le statut épistémologique de la psychanalyse est loin d’être clair ». Les noms de Popper, d’Eysenck ou de l’Argentin Bunge2 — qui ont montré que la psychanalyse est une pseudoscience — sont ignorés. C’est comme si, dans une Histoire du christianisme, on ne citerait pas les noms de Voltaire, d’Holbach ou de Renan.

L’examen des rapports des psychanalystes avec le pouvoir contredit les affirmations d’une historienne française selon lesquelles « la psychanalyse fut partout et toujours interdite d'enseignement et de pratique par tous les pouvoirs dictatoriaux » et que « plusieurs représentants [de la psychanalyse] furent persécutés, exterminés, torturés à cause de leurs idées3 ». En effet, Plotkin montre que les régimes militaires argentins ont persécuté des ouvriers, des militants politiques, des enseignants, des sociologues et des psychologues, mais très peu de psychanalystes : seulement ceux qui étaient politiquement engagés. Bien plus, « la diffusion massive de la psychanalyse se produisit précisément durant les années 1960 et 1970, alors que le pays était gouverné par des dictatures militaires ou des régimes démocratiques faibles qui restreignaient les libertés publiques » (p. 353). La principale leçon qu’on retient est que la grande majorité des psychanalystes se sont retranchés derrière « la neutralité analytique » et sont restés confinés dans leurs cabinets. Certes, on peut interpréter le freudisme comme une théorie qui conteste l’ordre social, mais force est de constater que « le développement historique de la psychanalyse dans le monde démontre qu'elle peut être manipulée à des fins très diverses. Elle peut être intégrée à la culture dominante, ou contribuer à définir ce qui ne peut être remis en question » (id.). En Argentine, nombreux sont les psychanalystes qui ont prôné des idées conservatrices sur la famille, la société et l’individualisme. Certains, comme Rascovsky, membre fondateur de l’APA, ont même prêté main forte aux militaires en affirmant que « le terrorisme est une maladie » causée par « la crise de la famille traditionnelle » (p. 350).

Jacques Van Rillaer

1 Voir Marie Langer, From Vienna to Managua : Journey of a Psychoanalyst, London, Free Association Books, 1989, p. 78-79, cité par Plotkin p. 266.

2 Je me permets de signaler que mon ouvrage Les Illusions de la psychanalyse (1981) a été traduit en catalan en 1985 dans la collection Methodos (éd. Ariel), dirigée par le célèbre épistémologue Mario Bunge. Le Livre noir de la psychanalyse (2005) a été traduit en Argentine (éd. Sudamericana, Buenos Aires) deux ans après sa sortie en français et, à voir sa revue de presse, il a suscité de vives discussions dans ce pays dès 2007.

3. E. Roudinesco, Temps Modernes, 2004, n° 627, p. 244.

Posté par infopsy à 19:38 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Histoire de la psychanalyse en Argentine

    tout à fait vrai

    Et c'est aussi le pays avec la France où l'on consomme le plus d'antidépresseurs...curieuse coïncidence.
    Pour ma part j'ai mentionné cela dans mon livre "Les marchands d'illusions" publié chez Mardaga en 2005. je m'étonne qu'il ne soit pas cité ici, ni non plus (ou je me trompe) celui de Jacques bénesteau "mensonges freudiens. Michel Onfray c'est bien, mais ceux qui ont écrit la même chose que lui quelques années avant lui, c'est mieux !

    Posté par MJ Marti, 28 juillet 2011 à 17:07 | | Répondre
  • Comment osez-vous donner la parole à ce Van Rillaer dont on sait aujourd'hui qu'il s'est infiltré en notre sein pour mieux nous détruire de l'intérieur. Vous n'êtes qu'un complice de blasphémateur.

    Posté par JMDL, 05 novembre 2011 à 11:57 | | Répondre
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    Posté par clementine, 27 novembre 2011 à 00:51 | | Répondre
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